Un rabbin orthodoxe
Judaïsme orthodoxe
Dans la tradition, la vie appartient à Dieu et l’on ne peut en hâter le terme, fût-ce d’un instant. Que répondez-vous à ceux pour qui l’aide active à mourir franchit un interdit fondamental ?
Je ne vais pas prétendre lever un interdit qui structure toute une tradition, ni convaincre qui tient la vie pour un dépôt dont nul ne dispose. Je le respecte profondément, et je respecte les soignants et les patients pour qui cet interdit est premier — c’est pourquoi je défends une clause de conscience réelle : personne ne devra jamais participer à un acte contraire à sa foi.
Je connais l’attachement de votre tradition à la préservation de la vie, au point d’en faire une valeur qui prime presque tout le reste. Cette exigence a quelque chose de bouleversant, et elle nous met en garde, tous, contre la tentation de disposer trop vite de l’existence d’autrui. Je la porte, moi aussi, comme une vigilance : rien ne serait pire qu’une société qui banaliserait la mort donnée ou qui abandonnerait ses plus fragiles.
Mais je parle depuis le lit de mes patients. Face à une maladie neurodégénérative qui défait un être jour après jour, je vois des personnes croyantes elles-mêmes demander qu’on les aide. Je ne crois pas trahir le respect de la vie en les écoutant. Leur demande n’est pas un rejet de ce qu’elles ont reçu ; c’est le terme d’un chemin où le corps ne répond plus et où la souffrance a épuisé tous les recours.
La loi que nous voulons n’oblige personne : elle ouvre une possibilité pour ceux qui la demandent, et protège la liberté de ceux qui la refusent. Une société peut faire cohabiter ces deux consciences sans que l’une n’écrase l’autre. Ce n’est pas un affaiblissement du respect de la vie ; c’est, à mes yeux, une manière de l’honorer jusque dans la liberté de la personne.
Vous parlez d’aide à mourir comme d’un soin. Pour nous, même le mourant, jusqu’à son dernier souffle, demeure une personne entière, et l’on ne retire rien qui hâterait sa fin. Ne craignez-vous pas qu’en nommant cet acte « soin », on brouille la limite qui protège justement les plus faibles ?
Votre vigilance sur les mots est juste, et je ne la prends pas de haut. Nommer un acte engage. Si je parle de soin, ce n’est pas pour maquiller une réalité, mais parce que je refuse qu’on abandonne quelqu’un à une agonie que rien ne soulage. Le soin, pour moi, c’est ne pas détourner le regard. Je comprends que, pour vous, cette limite du dernier souffle protège, et je respecte profondément cette conviction.
Là où nous nous rejoignons, c’est sur la protection des plus faibles. C’est mon obsession. Toute ma pratique auprès de malades neurodégénératifs m’a appris combien la fragilité expose à la pression, du budget, de l’institution, parfois d’un entourage fatigué. Les garde-fous stricts que je défends existent pour cela : qu’aucune vie ne soit écourtée par lassitude d’autrui. Sur ce point, votre inquiétude est la mienne, mot pour mot.
Nous divergerons pourtant, et je le dis sans langue de bois. Je crois qu’il existe des souffrances que même d’excellents soins palliatifs ne peuvent atteindre, et qu’y répondre par une aide encadrée n’est pas trahir la personne, mais l’accompagner. Vous ne partagez pas cette conviction, et rien dans la loi ne vous oblige, ni vos fidèles. La clause de conscience vaut dans les deux sens. Nous pouvons diverger sans nous abandonner l’un l’autre.
26 juillet 2026
Valérie Mesnage, co-fondatrice du collectif
Propos recueillis et mis en forme par le collectif, avec l’accord de Valérie Mesnage.