Un prêtre
Église catholique
L’Église distingue « laisser mourir » et « faire mourir ». En pratique, au chevet d’un mourant, cette frontière vous paraît-elle toujours aussi nette qu’en théorie ?
Vous posez la vraie question, celle que les soignants se posent aussi. En théorie, la frontière est nette. Au chevet d’un mourant, je vous l’accorde, elle l’est beaucoup moins. Arrêter un traitement, augmenter une sédation en sachant qu’elle abrège, accompagner une demande d’aide à mourir : ce sont des gestes différents, mais tous engagent notre responsabilité, et aucun n’est neutre.
La médecine vit depuis longtemps avec cette zone grise. Nous prenons déjà, dans le secret des chambres, des décisions qui pèsent sur le moment de la mort : limiter, arrêter, sédater. Prétendre qu’il existerait d’un côté des gestes purs et de l’autre un interdit absolu, c’est méconnaître ce que vivent réellement les équipes. La question n’est pas d’avoir les mains propres, mais d’agir avec droiture, en vérité, au service de la personne.
Je ne crois donc pas qu’on résolve cette question en interdisant d’en franchir une. Je crois qu’on l’affronte en restant présent, en assumant chaque décision, en la partageant collégialement plutôt qu’en la laissant à la solitude d’un seul. Ce que je refuse, ce n’est pas la nuance morale — c’est l’abandon, le malade qu’on laisse souffrir pour ne pas avoir à décider.
La présence dont parle l’Église, je la partage entièrement, et je l’admire chez tant d’aumôniers et de soignants croyants. Je crois seulement qu’elle ne s’arrête pas au seuil de cette demande-là : accompagner, c’est parfois aussi entendre celui qui demande la fin quand tout le reste a échoué, sans cesser un instant d’être à ses côtés.
Notre tradition tient beaucoup à l’idée qu’il existe un moment où l’on peut, en conscience, cesser un traitement devenu déraisonnable, sans pour autant provoquer la mort. Ce seuil du renoncement thérapeutique vous paraît-il encore tenable, ou l’aide active à mourir finit-elle, selon vous, par l’effacer ?
Ce seuil me paraît non seulement tenable, mais précieux, et je le pratique tous les jours. Renoncer à un traitement devenu déraisonnable, laisser la maladie suivre son cours en soulageant, cela reste au cœur de mon métier. Je ne veux pas que l’aide à mourir efface cette sagesse du non-acharnement. Ce serait une perte. Ces gestes ne s’opposent pas dans mon esprit : ils habitent le même souci de ne pas ajouter de la souffrance à la souffrance.
Vous tenez à la distinction entre laisser mourir et faire mourir, et je la comprends dans toute sa portée. Là où j’avance autrement, c’est quand le laisser-mourir, malgré tout notre art, laisse une personne dans une détresse que rien n’apaise, parfois longuement. Pour certaines maladies neurodégénératives, ce seuil ne suffit pas. C’est à ce point précis, et non pour tout le monde, que je crois légitime une aide encadrée. Ailleurs, votre distinction garde toute sa force.
Je ne demande à aucun prêtre, à aucun médecin, de renier sa conscience. La clause de conscience protège celui qui refuse comme celui qui accepte, à condition de ne jamais laisser un malade sans recours : on oriente, on n’abandonne pas. Nous partageons, vous et moi, le refus de l’acharnement et l’horreur de la solitude du mourant. Nous nommons différemment le dernier pas. Cette divergence, je la porte honnêtement, sans vouloir vous l’imposer.
26 juillet 2026
Valérie Mesnage, co-fondatrice du collectif
Propos recueillis et mis en forme par le collectif, avec l’accord de Valérie Mesnage.