La société civile

Un philosophe

Éthique et politique

L’autonomie est devenue la valeur cardinale de nos sociétés. À faire du choix individuel l’alpha et l’oméga, ne risque-t-on pas d’oublier la vulnérabilité et l’interdépendance qui nous constituent ?

Votre objection est la plus profonde qu’on puisse m’adresser, et je la partage en partie. Je me méfie autant que vous d’une autonomie qui serait solitude : l’idée que chacun disposerait de soi, seul, sans lien, sans dette envers les autres, comme si nous étions des individus souverains et interchangeables. Ce n’est pas cela que je défends, et je crois même que cette vision-là appauvrit ce que nous vivons réellement.

La demande d’aide à mourir dont je parle ne naît pas dans l’isolement souverain d’un individu abstrait — elle naît dans une relation de soin, entourée, écoutée, éprouvée dans le temps. Elle est tout sauf un pur acte de volonté détaché du monde : elle est traversée par les liens, les peurs, l’amour des proches, la relation au soignant. C’est pourquoi je parle moins d’autonomie que de dignité de la personne, qui inclut sa liberté mais ne s’y réduit pas.

Le vrai respect de la personne n’est donc ni l’abandon au nom de sa liberté, ni le paternalisme au nom de sa vulnérabilité. C’est de tenir les deux : reconnaître qu’un être est à la fois libre et fragile, et que sa parole, même diminuée par la maladie, reste digne d’être entendue. Une éthique qui n’aurait que le mot « autonomie » à la bouche oublierait les plus vulnérables ; une éthique qui n’aurait que le mot « protection » les priverait de toute voix. Je cherche le point où les deux se répondent.

L’interdépendance dont vous parlez, je la crois compatible avec le choix — à condition que ce choix se déploie dans le lien, jamais dans le vide. C’est même là, me semble-t-il, que se joue la maturité d’une société : non pas dresser la liberté contre la vulnérabilité, mais construire des institutions du soin où une personne fragile puisse encore décider, entourée, sans être ni abandonnée à sa liberté ni dépossédée de sa parole.

Ne risque-t-on pas de faire de la « dignité » un critère qui, en creux, disqualifierait certaines vies — la grande dépendance, la démence ?

Vous touchez juste : la dignité ne peut jamais être un verdict prononcé de l’extérieur. Aucune vie, dépendante ou atteinte dans ses facultés, n’en est privée.

La demande naît de la personne, sur sa propre existence. Nul ne décide qu’une vie « ne vaut plus ». C’est précisément ce que les garde-fous protègent.

Mon inquiétude porte sur les décrets : ils ne doivent pas glisser vers des critères qui écarteraient certains malades. Là se joue notre respect de la vulnérabilité.

26 juillet 2026

Valérie Mesnage, co-fondatrice du collectif

Propos recueillis et mis en forme par le collectif, avec l’accord de Valérie Mesnage.