Un imam
Islam
L’islam donne un sens à l’épreuve de la souffrance et confie à Dieu le moment de la mort. Comment entendez-vous la demande d’un croyant qui, malgré sa foi, ne supporte plus de souffrir ?
Votre question me touche, parce qu’elle porte sur le sens, et pas seulement sur la technique. Je sais que, pour beaucoup de croyants, la souffrance a une place, et que le moment de la mort appartient à Dieu. Je ne cherche pas à contredire cette foi ; je cherche à ne pas laisser un malade seul.
Comme médecin, ce que j’entends chez certains patients, ce n’est pas un rejet de la vie, c’est l’épuisement d’un corps qui ne répond plus. Beaucoup de croyants traversent l’épreuve de la maladie avec une force qui m’impressionne, et n’attendent de nous que du soulagement et de la présence. Mon premier devoir est là : soulager la douleur, apaiser l’angoisse, entourer — et les soins palliatifs y répondent souvent remarquablement.
Mais quand ces soins atteignent leurs limites, et qu’une personne, en conscience, demande à ne pas prolonger l’insupportable, l’entendre n’est pas se substituer à Dieu — c’est refuser de détourner le regard. Je ne fais peser aucun jugement sur celui qui, par foi, ne formulera jamais cette demande ; je demande seulement qu’on n’abandonne pas celui qui la formule au terme de son épreuve.
Et je veux vous rassurer sur un point : la loi laisse chacun libre selon sa conscience. Le croyant pour qui ce geste est impensable ne s’y verra jamais contraint, et le soignant non plus. Une société respectueuse des convictions n’impose rien ; elle ouvre une possibilité encadrée à ceux qui, librement, la réclament, et protège la foi de tous les autres.
Beaucoup de familles que j’accompagne redoutent moins la mort que d’être un poids, une charge pour leurs proches. Comment être certain qu’une demande d’aide à mourir naisse d’une souffrance propre, et non de la peur de coûter, de fatiguer, de gêner ceux qu’on aime ?
Vous posez la question qui m’empêche parfois de dormir. La peur d’être un fardeau n’est pas une volonté libre, c’est une blessure sociale déguisée en choix. Aussi, dans chaque entretien, je cherche patiemment d’où vient la demande. Est-ce la douleur, la maladie, ou le regard qu’on croit lire chez les siens ? Tant que subsiste ce doute, aucune demande ne peut être tenue pour vraiment éclairée. C’est une exigence, pas une formalité.
C’est pourquoi je défends de développer les soins palliatifs en même temps, jamais l’un contre l’autre. Une société qui offrirait l’aide à mourir sans offrir d’abord soulagement, présence et accompagnement, tricherait avec les plus démunis. La vraie liberté suppose que rester en vie soit un chemin réellement possible, soutenu, digne. Sans cela, parler de choix serait un mensonge. Votre inquiétude m’oblige à réclamer des moyens, pas seulement une loi.
Sur le sens de la souffrance et sur le moment qui, pour vous, appartient à Dieu, je m’avance avec humilité. Je ne cherche à convaincre personne, ni à imposer quoi que ce soit à vos fidèles. Mon rôle est plus modeste : m’assurer qu’une personne qui souffre ne soit jamais laissée seule, et qu’aucune demande ne soit le fruit de la peur de gêner. Le reste appartient à la conscience de chacun, que je respecte.
26 juillet 2026
Valérie Mesnage, co-fondatrice du collectif
Propos recueillis et mis en forme par le collectif, avec l’accord de Valérie Mesnage.