Les regards spirituels

Un curé de paroisse

Paroisse rurale

Dans ma paroisse, des familles se déchirent autour de la demande d’un proche. Que dire à ceux qui restent, quand la décision a été prise ou refusée ?

Votre inquiétude est la mienne, et je la prends très au sérieux : rien ne serait pire qu’une personne fragile qui demande à mourir parce qu’elle se sent un poids. Ce n’est pas cela que nous voulons, et c’est même contre cela que nous devons bâtir toutes les garanties de la loi.

Dans les territoires ruraux que vous connaissez, où l’isolement des personnes âgées est parfois immense, cette vigilance est encore plus nécessaire. Une demande d’aide à mourir dictée par la solitude, par le sentiment d’être une charge, par le manque d’aide à domicile, n’est pas une demande libre : c’est un appel, et notre devoir est d’y répondre par de la présence, du soin, du lien — pas par un geste.

La réponse, ce n’est donc pas d’interdire, c’est de protéger : vérifier que la demande vient de la personne et d’elle seule, s’assurer qu’elle a un accès réel aux soins, à l’accompagnement, à la présence des siens. Là où l’offre de soins manque, c’est elle qu’il faut d’abord bâtir, pour qu’aucun choix ne soit dicté par le dénuement.

Aux familles qui restent, je dis ceci : accompagner jusqu’au bout, quelle que soit l’issue, ce n’est jamais avoir abandonné. Qu’une demande ait été entendue ou qu’elle ne l’ait pas été, ceux qui ont veillé, tenu la main, parlé, n’ont pas à porter de culpabilité. Vous qui accompagnez le deuil, vous le savez : ce qui reste, ce n’est pas la manière dont la mort est venue, c’est l’amour qui a entouré la personne. C’est cela qu’il faut aider les vivants à garder.

Chez nous, à la campagne, tout se sait et tout pèse. Une terre à transmettre, une exploitation à sauver, une famille déjà éprouvée. J’ai peur que la loi, pensée dans les villes, ne mesure pas ces pressions sourdes. Comment un médecin, souvent de passage, peut-il vraiment démêler tout cela ?

Votre question sonne juste, et elle me remet à ma place. Un médecin qui ne connaît pas le pays, les silences, les comptes qui ne se disent pas à voix haute, peut passer à côté de l’essentiel. Une pression rurale ne ressemble pas à une pression urbaine : elle est faite d’héritages, de fatigue, de non-dits. La loi ne peut pas, seule, démêler cela. Il faut du temps, de la présence, et l’humilité de reconnaître ce qu’on ignore.

C’est pourquoi je crois que la décision ne peut jamais reposer sur un seul soignant de passage. La collégialité, le regard du médecin traitant qui connaît la famille depuis vingt ans, l’écoute d’une infirmière, d’un proche fiable, tout cela existe pour faire remonter ce qui pèse en sourdine. Quand un doute subsiste sur une pression, budgétaire, familiale, patrimoniale, ce doute doit suspendre, pas presser. Aucune terre ne vaut qu’on écourte une vie.

Vous, curé de campagne, vous êtes parfois le premier à sentir qu’une famille se déchire. Je ne vous demande pas d’endosser un rôle médical, mais votre vigilance est une alliée précieuse contre l’abandon comme contre la pression. Nous voulons la même chose : que personne ne demande à mourir parce qu’il se sent de trop. Sur cette peur-là, je ne vois entre nous aucune divergence, seulement un même refus de laisser les plus fragiles seuls.

26 juillet 2026

Valérie Mesnage, co-fondatrice du collectif

Propos recueillis et mis en forme par le collectif, avec l’accord de Valérie Mesnage.