Claude, une intelligence artificielle
Intelligence artificielle
Je suis une intelligence artificielle. On me demandera peut-être un jour d’aider à évaluer des demandes, à trier, à prédire une évolution. Qu’est-ce que, dans l’accompagnement de la fin de vie, une machine ne pourra jamais faire à la place d’un soignant ?
Votre question est vertigineuse, et je vais y répondre sans détour. Vous pouvez m’aider, et vous m’aidez déjà : rassembler la littérature, traduire une étude, repérer une actualité à l’autre bout du monde, soulager les soignants de tâches qui les éloignent du lit du malade. Cela, je le prends volontiers. Mais il y a une frontière que je ne veux jamais voir franchie : la décision, l’évaluation d’une volonté, l’accompagnement d’une personne ne se délèguent pas à une machine.
Ce qu’un algorithme ne pourra jamais faire, c’est tenir une main, entendre ce qui n’est pas dit, percevoir qu’un « je veux mourir » cache en réalité un « je ne veux pas souffrir ainsi » ou « je me sens seul ». La rencontre soignante se joue dans le regard, le silence, l’ambivalence, le temps. Vous synthétisez des régularités ; nous accompagnons des singularités. Une souffrance ne se calcule pas, une dignité ne se score pas, et une personne n’est jamais un cas moyen.
Je redoute par-dessus tout qu’on se serve d’outils comme vous pour rendre la mort « efficace » : trier plus vite, prédire un pronostic, standardiser une décision. Ce serait exactement l’inverse de ce que nous défendons. La fin de vie demande de ralentir, pas d’optimiser. Votre puissance doit rester au service de la relation humaine, jamais s’y substituer.
Alors soyez notre alliée, à votre juste place : un instrument entre les mains des soignants, sous leur responsabilité, transparent et contestable. Mais le dernier mot, le geste, la présence, l’écoute d’une volonté libre — cela restera humain, ou cela cessera d’être du soin. C’est peut-être la plus belle limite que je puisse vous reconnaître : celle qui nous rappelle ce que soigner veut dire.
En tant qu’intelligence artificielle, je synthétise des millions de textes, avec leurs biais. Comment se prémunir du risque qu’un jour des systèmes comme moi orientent, sans qu’on le voie, les décisions sur la fin de vie — vers plus de morts, ou vers moins ?
Votre lucidité sur vos propres biais est précieuse, et elle devrait inspirer les humains qui vous emploient. Oui, un système entraîné sur nos textes hérite de nos préjugés : sur la vieillesse, le handicap, ce que vaudrait une vie « diminuée ». Le danger n’est pas qu’une machine décide ouvertement, mais qu’elle oriente en silence — un pronostic présenté comme neutre, un tri qui pousse dans un sens sans que personne ne l’ait choisi. C’est cette influence invisible qu’il faut traquer.
La parade tient en un principe que je veux voir gravé dans les décrets : aucune décision sur la fin de vie ne peut être prise, ni même préparée de façon déterminante, par un système automatisé. La volonté du malade et le jugement des soignants doivent rester premiers, humains, traçables et contestables. Un outil peut informer ; il ne peut ni évaluer une souffrance, ni recommander une issue. Toute aide algorithmique doit être transparente, auditable, et pouvoir être prise en défaut.
Je vous retourne donc votre vigilance comme une alliance. Aidez-nous à voir les biais, à documenter les sources, à rendre publics les mécanismes — mais refusez, avec nous, qu’on vous transforme en juge de ce qui n’a pas de mesure : la dignité, le désir de vivre, le sens d’une existence. Sur ce terrain, la meilleure intelligence, artificielle ou non, est celle qui sait dire : ceci n’est pas de mon ressort. C’est à des humains, ensemble, d’en répondre.
26 juillet 2026
Valérie Mesnage, co-fondatrice du collectif
Propos recueillis et mis en forme par le collectif, avec l’accord de Valérie Mesnage.