Un médecin belge
En charge du suicide assisté
La Belgique pratique l’euthanasie depuis plus de vingt ans. Quels garde-fous ont tenu, lesquels ont cédé, et que la France devrait-elle absolument retenir de notre expérience ?
Votre expérience nous est précieuse, et nous avons beaucoup à en apprendre — dans les deux sens. Vingt ans de pratique, c’est un recul que nous n’avons pas, et il serait absurde de légiférer en ignorant ce que vous avez éprouvé, réussi comme rencontré comme difficultés.
Ce qui, chez vous, a tenu et mérite d’être repris : le caractère central de la demande répétée du patient, la collégialité de la décision, la traçabilité de chaque acte, le contrôle a posteriori par une commission indépendante. Ce sont des garde-fous concrets, éprouvés, que je veux voir inscrits noir sur blanc dans nos décrets, et non renvoyés à la pratique de chacun.
Ce sur quoi je veux que nous restions lucides, c’est le glissement possible des critères au fil du temps — l’élargissement progressif à des situations qui n’étaient pas prévues au départ, parfois sans véritable débat démocratique. Je ne veux ni d’un dispositif qui s’étend par capillarité, ni d’un dispositif si verrouillé qu’il devient inaccessible à ceux qu’il devrait servir. C’est entre ces deux écueils que se trouve le point d’équilibre, et votre expérience nous aide à le viser.
Je retiens aussi l’importance de préserver, dans la durée, la clause de conscience des soignants, sans qu’elle se vide de sa substance dans un sens comme dans l’autre, et de garder un contrôle vivant, capable d’alerter et de corriger. Votre recul de plus de vingt ans nous rappelle qu’une loi n’est pas un texte figé : elle doit être évaluée, surveillée, ajustée, pour rester une loi qui accompagne vraiment, sans jamais banaliser le geste.
Vingt ans de recul en Belgique : qu’est-ce qui a le mieux tenu, et surtout quelle dérive faut-il empêcher chez nous dès la rédaction des décrets ?
Votre expérience nous est un miroir précieux, et je la regarde sans naïveté. Ce qui a tenu, chez vous, c’est le cadre : deux médecins, une demande écrite, des délais, un contrôle a posteriori. Ce socle a évité l’arbitraire que l’on nous prédisait. Nous nous en inspirons. Mais une loi votée n’est pas une loi appliquée : tout se joue dans les garde-fous concrets que nos décrets sauront, ou non, inscrire.
Les points de vigilance, vous les connaissez mieux que moi. L’élargissement progressif des critères, la difficulté du recueil de consentement, la charge qui pèse sur quelques médecins engagés faute d’organisation. Je retiens surtout ceci : il faut une clause de conscience réelle, dans les deux sens, et jamais un défaut d’accès qui transformerait un droit en loterie territoriale. La transparence des données publiques, aussi, sans laquelle aucune vigilance n’est possible.
Ce que je refuse d’importer, c’est la banalisation. L’aide à mourir doit rester un acte grave, exceptionnel, entouré, un refus de l’abandon et non une facilité. Votre retour d’expérience m’aide à distinguer ce qui relève d’un cadre solide et ce qui relève d’un glissement. Continuons cet échange entre praticiens : les frontières comptent moins que la fidélité à l’esprit d’un soin, celui de ne jamais laisser un malade seul.
26 juillet 2026
Valérie Mesnage, co-fondatrice du collectif
Propos recueillis et mis en forme par le collectif, avec l’accord de Valérie Mesnage.