Les professionnels de santé

Un professeur en maladies neurodégénératives

SLA, Alzheimer, Parkinson

Dans les maladies qui altèrent progressivement la volonté et la parole, comment recueillir un consentement qui reste libre et éclairé ? Quelle valeur donner aux directives anticipées rédigées avant la perte d’autonomie ?

C’est le cœur de ma pratique de neurologue, et sans doute la question la plus difficile qui soit. Ces patients sont souvent les premiers à formuler une demande, très tôt, parce qu’ils connaissent la trajectoire de leur maladie et ce qu’ils ne veulent pas vivre. Ils voient venir la perte de la parole, du mouvement, parfois du discernement, et cette anticipation lucide est à la fois leur lucidité et leur angoisse.

D’où l’importance d’ouvrir le dialogue tôt, d’entendre cette parole quand elle est encore pleinement libre et éclairée, et de lui donner une portée. Trop souvent, on attend, on repousse la conversation, et l’on se retrouve devant une personne qui ne peut plus exprimer ce qu’elle avait pourtant clairement voulu. Anticiper le dialogue, ce n’est pas hâter la mort, c’est respecter la volonté avant qu’elle ne devienne inaudible.

Sur les directives anticipées, je veux être honnête : elles ne règlent pas tout, et prétendre le contraire serait mentir. Une volonté exprimée hier ne recouvre pas toujours l’état d’une personne aujourd’hui, surtout quand la maladie a transformé son rapport au monde. C’est une vraie difficulté éthique, que je ne veux pas masquer par des formules.

Mais une demande qui apparaît libre et réfléchie appelle une responsabilité : celle de ne pas la balayer. Tout l’enjeu des décrets sera de sécuriser ce recueil de la volonté — dans le temps, avec des directives anticipées qui pèsent vraiment, réévaluées, discutées avec la personne de confiance et l’équipe — sans le rendre si tardif ou si complexe qu’il devienne inaccessible à ceux-là mêmes qu’il doit protéger. C’est un chantier immense, et je m’engage à ce qu’il ne soit ni esquivé, ni bâclé.

Une directive anticipée rédigée des années plus tôt engage-t-elle encore le patient dont la maladie a modifié la personne qu’il est devenu ? Doit-on suivre le « moi » d’avant ou le « moi » d’aujourd’hui ?

Voilà la question qui me tient éveillée, comme neurologue. La loi actuelle exige un discernement présent : l’aide à mourir suppose une volonté que l’on peut recueillir maintenant, libre et éclairée. Une directive anticipée seule ne suffit pas à la déclencher. Je le comprends, et je le crois prudent : trop d’incertitudes pèsent sur ce qu’une personne d’il y a cinq ans aurait vraiment voulu, devenue une autre.

Mais cette prudence a un revers douloureux, et je ne veux pas le masquer. Certains de mes patients, lucides au diagnostic, redoutent précisément le moment où ils ne pourront plus demander. Leur dire « il sera alors trop tard » est d’une grande dureté. C’est pourquoi je plaide pour que les directives anticipées soient renforcées, tracées, réévaluées régulièrement, afin que la parole d’avant continue d’éclairer, à défaut de commander.

Entre le « moi » d’avant et le « moi » d’aujourd’hui, je ne tranche pas d’un mot. J’écoute les deux. Le devoir soignant est de ne trahir ni l’un ni l’autre : ni imposer une mort au patient présent qui semble apaisé, ni effacer la volonté longuement mûrie d’un homme qui savait où sa maladie le menait. Les décrets devront porter cette humilité. C’est un terrain où l’honnêteté vaut mieux que les certitudes.

26 juillet 2026

Valérie Mesnage, co-fondatrice du collectif

Propos recueillis et mis en forme par le collectif, avec l’accord de Valérie Mesnage.