Les professionnels de santé

François Blot

Réanimateur, co-fondateur du collectif

En réanimation, j’ai passé ma carrière à lutter contre la mort, et parfois à reconnaître qu’il fallait cesser de lutter. Qu’est-ce que notre combat pour l’aide à mourir dit, au fond, de la médecine que nous voulons ?

François, tu poses la question que nous portons ensemble depuis le début. La réanimation t’a appris, mieux que personne, que la médecine n’est pas toute-puissante, et qu’il arrive un moment où s’acharner devient une violence. Reconnaître ce moment, accepter d’arrêter, ce n’est pas renoncer à soigner : c’est remettre la personne, et non la technique, au centre.

Notre combat pour l’aide à mourir prolonge exactement cette leçon. Depuis des décennies, la médecine sait renoncer à l’obstination déraisonnable, arrêter des traitements, endormir une souffrance quand plus rien d’autre n’apaise. L’aide à mourir n’est pas une rupture avec cette culture du soin ; elle en est, pour certaines situations extrêmes et à la demande de la personne, le prolongement assumé.

Ce que nous disons, toi le réanimateur et moi la neurologue, c’est que nous voulons une médecine au service de la personne, pas de sa propre puissance. Une médecine qui n’a pas peur de reconnaître ses limites, qui écoute ce que le malade veut vraiment, et qui refuse aussi bien l’acharnement que l’abandon — ces deux manières, opposées, de cesser d’écouter la personne.

C’est pourquoi nous avons fondé ce collectif ensemble : pour que cette parole vienne des soignants eux-mêmes, de ceux qui sont au chevet, et non de théoriciens éloignés des chambres. La vraie fidélité à notre engagement, ce n’est pas de prolonger la vie coûte que coûte ; c’est de ne jamais abandonner la personne — jusque dans le respect de son dernier choix.

En réanimation, tu as passé ta carrière à décider quand arrêter. En quoi ce que nous défendons aujourd’hui prolonge-t-il, ou au contraire déplace-t-il, cette culture du refus de l’acharnement ?

Cher François, ton parcours de réanimateur éclaire le nôtre. Vous avez appris, avant nous, que ne pas tout faire peut être le plus grand des soins. L’arrêt des traitements, la sédation, ce sont déjà des décisions où la médecine reconnaît ses limites sans abandonner le malade. L’aide à mourir n’est pas une rupture avec cette culture : elle en prolonge l’exigence, celle de placer la volonté de la personne au centre.

Mais il y a un déplacement, et je ne veux pas le gommer. En réanimation, c’est souvent le collectif médical qui décide pour un patient hors d’état de le faire. Ici, c’est le malade lui-même qui demande, libre, éclairé, réitérant son choix. Ce passage du « nous décidons pour lui » au « il décide, nous accompagnons » est une conquête. Il oblige notre médecine à une humilité nouvelle, à renoncer à sa toute-puissance bienveillante.

Ce que notre combat dit de la médecine, au fond, c’est qu’elle ne se mesure pas à sa capacité de prolonger, mais à sa capacité d’accompagner jusqu’au bout. Toi en réanimation, moi devant des maladies qui défont lentement, nous partageons ce refus : celui de l’acharnement comme celui de l’abandon. Fonder ensemble ce collectif, c’était affirmer que soigner, parfois, c’est aider à partir sans trahir.

26 juillet 2026

Valérie Mesnage, co-fondatrice du collectif

Propos recueillis et mis en forme par le collectif, avec l’accord de Valérie Mesnage.