Un directeur d’établissement
EHPAD / hôpital
Sur le terrain, il faudra organiser tout cela : clause de conscience des équipes, lieux, protocoles. Comment mettre en œuvre la loi sans diviser les soignants ni trahir la vocation de nos établissements ?
C’est sans doute là que tout se jouera concrètement, et je ne sous-estime pas la difficulté. Une loi ne vaut que par la manière dont elle est appliquée, et c’est dans vos établissements, au quotidien, que se jouera sa fidélité à son esprit. Votre question est donc décisive, et elle est souvent la grande oubliée des débats de principe.
Ma conviction : on ne met pas en œuvre cette loi contre les équipes, on la met en œuvre avec elles. Cela commence par une clause de conscience respectée pour de bon — aucun soignant contraint, aucune carrière pénalisée pour un refus, aucun jugement porté sur celui qui ne veut pas participer. C’est la condition première de la paix des équipes.
Mais la clause de conscience ne doit pas se retourner en défaut d’accès : l’établissement ou le professionnel qui ne pratique pas doit organiser l’orientation vers un confrère ou une structure qui le peut. Concrètement, cela suppose du temps, de la formation, des protocoles clairs, et surtout des espaces de parole pour que les équipes ne restent pas seules avec ces situations lourdes. Un soignant qui peut dire ce qu’il ressent, qui est soutenu, qui n’est pas laissé seul face à sa conscience, traverse ces épreuves sans se briser.
Car ce qui divise les soignants, ce n’est pas la loi : c’est le silence, l’impréparation, l’injonction venue d’en haut sans dialogue. Un établissement qui en parle, qui forme, qui organise et qui protège la conscience de chacun traverse cette épreuve sans se déchirer — et reste fidèle à sa vocation de soin. C’est un travail de management humain autant que d’éthique, et il mérite qu’on y consacre des moyens réels.
Comment organiser l’aide à mourir dans un EHPAD ou un service sans fracturer l’équipe entre soignants favorables et opposés, et sans que le résident perçoive ces tensions ?
Votre préoccupation est juste : une équipe divisée soigne mal. La clause de conscience est là précisément pour cela. Elle doit jouer dans les deux sens : nul soignant ne peut être contraint de participer, nul ne peut être empêché d’accompagner s’il le souhaite. Mais elle n’est pas un droit de veto sur le résident : un professionnel qui se retire doit toujours pouvoir orienter vers un confrère. Jamais un refus ne doit devenir un abandon.
Concrètement, cela s’anticipe. Il faut identifier, en amont et sereinement, qui souhaite s’impliquer et qui non, sans jugement ni stigmatisation. Prévoir un appui extérieur, une équipe ressource mobilisable, pour ne pas faire peser un acte grave sur une seule personne. Former, informer, offrir des temps de parole après coup. La cohésion d’une équipe ne se décrète pas : elle se construit par la reconnaissance de la conscience de chacun.
Et surtout, protégeons le résident. Sa demande ne doit jamais être l’otage de nos débats internes ni d’une contrainte institutionnelle ou budgétaire. Un établissement ne « propose » pas l’aide à mourir : il répond à une volonté libre qui vient du malade. Votre rôle de directeur est de garantir cet espace protégé, où la personne décide et où l’équipe, quelles que soient ses convictions, reste unie autour d’un seul but : ne pas la laisser seule.
26 juillet 2026
Valérie Mesnage, co-fondatrice du collectif
Propos recueillis et mis en forme par le collectif, avec l’accord de Valérie Mesnage.