Une cancérologue
Oncologie
En phase avancée, la demande de mort d’un patient est souvent fluctuante, liée à la douleur, à la peur ou à l’isolement. Comment distinguer une volonté profonde d’un appel à l’aide ?
Vous avez raison, et c’est une objection sérieuse : une demande de mort est souvent mouvante, liée à une douleur du moment, à une angoisse, à un sentiment d’abandon. C’est précisément pour cela que l’aide à mourir ne peut jamais être une réponse immédiate à un cri. Ce n’est pas un guichet, c’est un cheminement.
Nous le savons tous, dans nos services : une demande formulée un soir de grande douleur n’a pas le même sens quand la douleur est enfin soulagée le lendemain. C’est pourquoi le premier réflexe ne doit jamais être d’accéder à la demande, mais de la comprendre : d’où vient-elle, que dit-elle, que manque-t-il ? Très souvent, derrière « je veux mourir », il y a « je ne veux pas souffrir ainsi », ou « je ne veux pas être seul », et à cela nous savons répondre.
Distinguer une volonté profonde d’un appel à l’aide, c’est donc tout notre métier de soignants : cela suppose du temps, plusieurs entretiens, un soulagement réel de la douleur, l’écoute des proches, parfois l’avis d’un psychiatre ou d’un psychologue. Souvent, quand on soulage et qu’on accompagne, la demande s’apaise — et tant mieux, c’est même le résultat que nous espérons.
Mais parfois elle demeure, constante, réfléchie, réitérée, chez une personne parfaitement lucide qui a mesuré ce qu’elle demande. Cette demande-là mérite d’être entendue et non renvoyée indéfiniment. La loi doit ménager ce temps du discernement : ni précipitation, qui trahirait la personne fragile, ni fin de non-recevoir, qui trahirait la personne libre. C’est un équilibre exigeant, mais c’est précisément celui que nous savons tenir.
Quand un patient en phase avancée alterne, en quelques jours, désir de mourir et espoir d’un dernier traitement, comment lisez-vous cette ambivalence sans la trahir dans un sens ni dans l’autre ?
L’ambivalence n’est pas un défaut de volonté : c’est souvent la vérité d’un être humain devant sa fin. Un jour la fatigue l’emporte, le lendemain un rayon de soleil, la visite d’un petit-enfant. Notre rôle n’est pas de figer une phrase prononcée un mauvais soir, mais d’accompagner ce cheminement dans la durée. C’est pourquoi la loi exige une volonté réitérée : le temps est notre meilleur garde-fou.
La demande fluctuante ne doit ni être prise au mot dans l’urgence, ni balayée comme un caprice. Quand un patient me dit « je n’en peux plus », j’entends d’abord une souffrance à soulager, une question à explorer. Souvent, une douleur mieux traitée, une angoisse écoutée, déplacent la demande. Parfois non. La distinction entre l’appel au secours et la volonté profonde et stable se fait par le dialogue, répété, jamais par un formulaire.
Vous connaissez cela mieux que personne en cancérologie. Ce que je défends, c’est un temps protégé : plusieurs entretiens, un délai de réflexion, la possibilité constante de revenir en arrière. La réversibilité n’est pas une faille du dispositif, elle en est le cœur. Un patient qui demande, puis renonce, puis redemande, n’abuse de rien : il vit sa fin. Nous sommes là pour tenir ce fil avec lui, sans le lâcher.
26 juillet 2026
Valérie Mesnage, co-fondatrice du collectif
Propos recueillis et mis en forme par le collectif, avec l’accord de Valérie Mesnage.